Débriefing, émotions et CSV.

Le débriefing est une étape essentielle de la démarche CSV.
La question est de savoir quel contenu y mettre et comment s’y prendre. Au-delà des constats factuels nécessaires sur le déroulement de la sortie (itinéraire, météo, carto, événements …) et des éventuels décalages entre la préparation et la réalité du terrain (et évidemment leurs analyses) l’expression des ressentis de chacun permet d’approfondir les relations inter-individuelles au sein du groupe pour mieux se connaître et mieux accompagner les futures sorties.
Nos émotions nous aident également à prendre des décisions et sont au cœur des dynamiques groupales. L’expression des expériences émotionnelles participent à la construction des cohésions groupales et à l’intégration individuelle de ses membres.
Gardons à l’esprit que le moment du debriefing étant décalé du moment du ressenti réel pendant la sortie, son expression est aussi une forme de reconstruction mentale de ce ressenti.

1 -Quelques repères théoriques :

Selon le cadre théorique la définition d’une émotion proposée par les auteurs peut varier sensiblement. De façon très générale il s’agit d’une rupture de continuité dans l’interaction individu/milieu. L’émotion qui en découle s’impose à la personne. Elle est une structure de réponses qui intervient de manière automatique dans le cours du processus adaptatif. Nous reprendrons celle de Frijda (1986) qui souligne trois composantes importantes de notre point de vue :
Une composante physiologique (rythme cardiaque ….) en réaction à un changement de l’environnement.
Une composante comportementale (sidération ou fuite dans le cas de la peur par exemple)
Une composante cognitive et expérientielle. L’émotion prend une place importante dans le traitement cognitif des informations en fonction des expériences passées comparables.

« Ce que les gens désirent sentir ou exprimer est également déterminé par des aspects relationnels concernant les conséquences interpersonnelles des émotions exprimées » (Niedenthal et al. La régulation des émotions, 2008).
Il existe ainsi une tendance forte à tenter de réguler nos émotions, pour plusieurs raisons :

  • Motivation prosociale. Protéger les sentiments d’autrui. Ne pas blesser ou offenser quelqu’un (cadeau d’anniversaire, décès …)
  • Motivation de protection de soi : crainte pour sa sécurité. Induire des réactions de soutien (ne pas exprimer sa colère pour éviter une agression) (la tristesse provoque l’empathie)
  • Gestion de l’impression : contrôler l’image de soi pour qu’elle soit conforme aux émotions appropriées dans un contexte donné. Ils existent des normes émotionnelles qui régissent les expressions et les ressentis eux-mêmes (Hochschild, 1983) selon des conventions sociales et culturelles.

Ces normes sont liées à différents facteurs : âge, ancienneté, sexe, appartenance ethnique, culture du pays.

La capacité à réguler ses émotions est une composante majeure de l’intelligence émotionnelle (Feldman et al. 2001) qui comprend :
– Capacité à percevoir et reconnaître ses propres émotions et celles des autres.
– Exprimer ses émotions de manière appropriée
– Comprendre, analyser et utiliser les informations émotionnelles
– Gérer ses émotions et celles des autres

Les travaux de Bernard Rimé sur le partage social des émotions (2005) soulignent que se rappeler ou parler d’un événement émotionnel ne diminue pas son impact émotionnel. Au contraire, le partage a un effet de réactivation physiologique à court terme, ce qui peut réduire l’envie d’exprimer en particulier les émotions négatives. Il s’agit de respecter cela, bien sûr, et de ne jamais induire ou « insister ».
Mais il est utile de savoir qu’à long terme le partage des émotions permet un ajustement émotionnel et a un effet sur la cohésion groupale.

Dans l’expression des émotions on peut différencier 3 catégories :

  • Emotion ressentie : émotion perçue comme ayant été éprouvée.
  • Emotion manifestée : émotion perçue comme ayant été exprimée soit non verbalement, soit verbalement de manière indirecte.
    Exemple : colère exprimée par un poing sur la table ou par une phrase du type « tu ne comprends jamais rien à rien ».
  • Emotion verbalisée : émotion perçue comme ayant été verbalisée de manière explicite, c’est-à-dire en la nommant (je suis en colère), ou en utilisant des termes considérés sans équivoque « je suis furieux ».

2 – Concrètement au début du débriefing :

L’expression des ressentis de chacun et des réactions du groupe au regard de cette expression.
La première difficulté est de mettre des mots sur ce que l’on a ressenti.

a – Nous suggérons de commencer, même si c’est difficile, par une phase d’expression ouverte. Chacun peut mettre ce qu’il veut derrière le mot « ressenti » même si le contenu qui émerge relève d’un champ différent des émotions (cognition, analyse rationnelle ou factuelle …). L’essentiel est de ne pas bloquer l’expression. Essayer de contextualiser le mieux possible le propos (où ? Quand ? …) pour lui donner du sens par rapport à l’activité et par rapport à la réalité interactionnelle et groupale. Le gribouillon, réalisé ensemble facilite cette localisation dans le temps et l’espace.

b – Dans un deuxième temps, si les événements survenus pendant la sortie suggèrent qu’il est utile d’approfondir la dimension émotionnelle ou si le groupe a le sentiment qu’il peut être aidant, on peut proposer quelques mots clés.

3 – Pour améliorer notre capacité à exprimer nos émotions.

Il s’agit d’augmenter notre vocabulaire pour une première expression ouverte.
Puis, nous pouvons utiliser cette liste pour préciser notre propos et éventuellement exprimer ce qui a provoqué cette émotion.

Quelques mots issus de différents courants de la psychologie des émotions.
Ce choix est purement subjectif et d’autres mots peuvent évidemment s’y ajouter.
(Voir également la fiche émotion (Maxime Fiorani) du livret ANENA Facteurs humains)
Deux dimensions en terme de contenu: les sensations et les émotions
Deux valences (positives et négatives) et plusieurs niveaux d’intensité.

A – les sensations: réactions du corps aux éléments de l’environnement et à l’activité réalisée.

froid / chaud
sec / humide
douleurs diverses
tremblement
battement du cœur
point de côté
nœud à l’estomac
relaxé
tension
courbatures
pression
détente
contraction
….

B – Quelques mots clés sur les émotions :

  • Joie
    Gai – Serein – Joyeux – Enjoué – Décontracté – Confiant – Content – De bonne humeur – Satisfait-Délivré – Calme – Apaisé – Appréciation esthétique -Amusé – Excitation -Intérêt – soulagement –
  • Peur
    Insatisfait – Crispé – Fragile – Affligé – Méfiant – Craintif – Choqué – Confus – Inquiet – Effrayé –
    Paralysé – Terrifié – Anxieux – Malaise -Doute
  • Colère
    Excédé – Fâché – Exaspéré – Énervé – En Colère – Mécontent – Vexé – Consterné –
    Agacé – A bout – Alarmé – Agité – Irrité – Furieux – Amer – Anxiété –
  • Surprise
    Sidéré – Amusé – Excité – Émerveillé – Intéressé – Éveillé – Inspiré – Curieux – Hilare – Étonné – Confusion –
  • Tristesse
    Lassé – Blessé – Bouleversé – Triste – Déçu – Abattu – Affligé – Désolé – Démuni – Accablé –
    Malheureux – Désespéré – Chagriné – Ennui – Nostalgie – Frustration –
  • Amour
    Paisible – Optimiste – Ému – Amoureux – Rassuré – Ravi – En sécurité – Encouragé – Attendri –
    Enchanté – Charmé – Comblé – Admiration – Émerveillement -Désir – tendresse
  • Jalousie/Envie
    Refus de croire – Insécurité – Protecteur – Soupçonneux – Vulnérable – Exigeant –
    Désireux – Envieux – Jaloux – Menacé – Gourmand – Vert d’envie – Possessif – Aigri – Amer –
    Rancunier
  • Honte
    Embarrassé – Coupable – Honteux – Confus – Secoué – Défait – Ennuyé – Gêné – Humilié – disqualifié
  • Dégout
    Fâché – Désillusionné – Anéanti – Dégoutté – Fatigué – Horrifié – Écœuré – Détaché – Blessé

émotions et CSV

4 – la suite du débriefing :

Il est intéressant de reprendre le Gribouillon, qui sera posé sur la table, pour identifier des éventuels décalages entre la préparation et la réalité du terrain. L’analyse de ces décalages permet d’approfondir des notions plus techniques, sur la neige, le terrain ou le groupe. Elles peuvent être noté sur la feuille.
Puis, il est possible de conclure ce débriefing par une question de capitalisation :

  • « Avec quoi repartez- vous, après cette journée ?
  • « Quel est l’élément marquant, pour vous, dans cette journée, que vous souhaiteriez conserver, réutiliser lors d’une prochaine sortie ? »

5 – Pour ne pas conclure.

Voici donc un 1er article pour poser les bases d’un briefing émotionnel et systémique, dans le cadre d’une démarche CSV.
Il y a encore de nombreux aspects à approfondir, mais pour l’avoir utilisé pendant les deux semaines des Stages  de ANENA de nivologie pratique dans le Beaufortain, nous avons été surpris de la qualité des échanges et des conséquences de ce style de débriefing sur la cohésion de groupe.

Pour aller plus loin, un article du Forum est à votre disposition pour continuer des échanges sur ce sujet. N’hésitez pas a y apporter votre pierre, vos questionnement et remarques.
Merci d’avance.

Dominique Ansel, Paulo Grobel
& les participants des séjours de nivologie pratique.
Janvier 2026

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Paulo Grobel : " la CSV C’est avant tout un outil pratique. Elle est coconstruite par les participants et sert de référence sur le terrain et aussi lors du débriefing pour l’analyse de la sortie."
    - CSV News -Paulo Grobel 2025 © Tous droits réservés -